Le far north
Pedaler en Chine du sud etait tout sauf bucolique. Pedaler en Chine du nord peut s’averer austere. Mais entre le petit froid humide et le grand froid sec, j’ai choisi, pour l’instant, mon camp. 2 jours apres Chengdu j’ai salue l’arrivee de la neige. Depuis je ne l’ai plus quitte. En revanche plus de travaux a chaque coin de rue, plus de poussiere a avaler ou de boues a nettoyer, mais des routes bonnes voire excellentes. Plus de jeux de cartes en bord de route ou de the chaud en terrasse mais des espaces qui s’agrandissent. En signe de respect les maisons, elles, s’aplatissent. En general pas d’etage et une structure carre avec cour interieure.
De longues haies de peupliers ou de bouleaux fraichement plantes ainsi que 13 camions charges d’immenses pales d’eoliennes ne me disent rien qui vaille et me previennent que la m’attend mon pire ennemi, pret a contrecarrer tous mes plans.
Si le sud sentait le ciment et le goudron, le nord a un petit air de far west, ou plutot de far north! Le 4 mars je longe pour la premiere fois un mur de cailloux vieux de deux mille ans. Un chinois qui semble avoir perdu la raison face aux vestiges de l’histoire court dessus, m’interpelle, puis poursuit son footing en sautant sur les bornes de signalisation. Je passe la journee a cheval entre le monde civilise et celui des barbares, emu d’etre parvenu aux confins, en lisiere du Gobi, de l’ancien empire de Chine. Mais le temps ne prete guere a la contemplation.
pendant ces premiers jours de mars j’ai froid. Les interieurs sont chauffes ce qui constitue une difference notable avec le sud mais qui signifie aussi que pour pedaler, c’est pas de quartier! Pluie, neige, vent, un cocktail de printemps qui ne sent pas le bourgeon. Je grille beaucoup de jus et la fatigue s’accumule.
A Wuwei je penetre dans le corridor du Hexi, un etroit defile qu’empruntaient marchands, pelerins, diplomates et un certain aventurier nomme Marco Polo a une epoque ou les voies maritimes reliant l’Est a l’Ouest n’existaient pas. Difficile d’imaginer les caravanes de chameaux vu de la bande d’arret d’urgence. A ma gauche les Qilian Shan qui depassent les 5000m. A ma droite un modeste 3700m puis les sables du desert d’Alashan. C’est d’aileurs pour profiter des splendeurs du Badain Jahran que je force l’allure. La-bas, des dunes et lacs entremeles que j’ai longtemps contemples vu du ciel marqueront le debut de ma course vers l’Ouest. J’y prendrai definitivement le chemin de l’Occident.
En attendant des nouvelles du parcours proprement dit voici un petit article sur un metier non officiel et pourtant tres commun en Chine: alcoolique de service.
Pour reussir son decollage mieux vaut ne pas la rater. Pour devenir bouddhiste egalement. Les tibetains tournent. Sur le kora, chemin de pelerinage qui cerne le monastere; autour des chortens ou des chapelles qui le jalonnent. Ils font tourner les moulins a priere, ils egrainent leur chapelet en boucle et marmonnent des katons sur un ton monocorde dans le meme elan cyclique. Le sens des aiguilles d’une montre, voila la seule direction connue. A donner le tournis. D’ailleurs les autorites chinoises ne les considerent-ils pas comme des empecheurs de tourner en rond!
Mais a Labrang la ferveur cotoie le ridicule. Et dans les deux cas on atteind des sommets. Je pensais avoir tout vu a Jiuzhaigou mais finalement se photographier en faux tibetain devant un decor de reve est plutot bon enfant. Mitrailler des vrais tibetains au teleobjectif a un metre de distance en les interpelant entre deux moulins a prieres est plus problematique… Peut-etre vaut-il mieux en rire. Quant aux fideles le chiffre parfait pour Labrang est 10000 tours de monastere. En sachant qu’un tour fait 3 km, certains vivent ici pendant 2 mois en marchant du matin au soir pour s’en rapprocher, quand ils ne rampent pas. Dans le sens des aiguilles d’une montre.
Le tout puissant des tibetains aimerait-il lui aussi la souffrance? Pour une philosophie dont le but est de l’eliminer, cela me laisse perplexe.